« Les réparateurs du ciel » et autres « Fantômes »

 

Mais qui sont ces « réparateurs du ciel », figures hiératiques en suspension dans l’espace éclaté de ces architectures démantelées ? Que réparent-ils ou plutôt que cherchent-ils à réparer ? Si tant est qu’il reste quelque chose à restaurer dans ce chaos de matière noire éclaboussée d’or… Hassan Darsi ajoute à la série des Applications dorureune nouvelle « pièce à conviction » avec des œuvres aussi étranges que perturbantes, des peintures qui n’en sont finalement pas vraiment et n’en emprunte que l’apparence et les médiums potentiels : peinture noire et poussière d’or… 

La série des Applications dorure, initiée en 1999[1], utilisait l’adhésif doré dans sa qualité minimaliste de réflexion et de recouvrement. Depuis, l’utilisation de la dorure dans le travail de l’artiste a beaucoup évoluée, que ce soit au niveau des techniques utilisées que du médium « dorure » lui-même. Au fil des années, et des œuvres produites, Hassan Darsi est passé du recouvrement par la dorure (avec comme médium de prédilection l’adhésif doré) pour souligner - l’objet, le décalage, le danger, … - à une utilisation de la dorure comme Sujet, comme une forme vibrante (pour ne pas dire vivante) perturbée par d’autres matériaux et inversement. Dès 2009, la poussière d’or a fait son apparition dans le travail de l’artiste, à la fois pour ses propriétés physiques de légèreté et de variabilité, que pour les possibilités esthétiques et formelles qu’elle propose. Dans l’installation Projet en dérive, la poussière d’or s’étire à la surface de l’eau[2]comme une peau fragile et instable, sujette aux courants d’air, s’agglutinant par endroit, se repoussant à d’autres. Un point de départ qui opère un nouveau glissement dans le processus de travail et ouvre, dans la même période, sur l’utilisation de la feuille d’or[3], une matière qui combine les capacités de recouvrement à celles de la flexibilité et de la finesse, provoque une collusion entre l’adhésif et la poussière. La dorure se décline autour de substances qui ouvrent le champ de possibilités que l’artiste explore et manipule, associe et détourne…

Il y a tout d’abord cette matière noire, peinture industrielle aussi épaisse que résistante, issue de dérivés de pétrole. Il y a cette poussière d’or, à la fois évanescente et omniprésente. Entre les deux s’opère une alchimie... L’or noir et l’or jaune s’interpénètrent sans jamais vraiment se mêler, se jouent l’un de l’autre, se repoussent et s’attirent comme des aimants, dans une dualité de contrastes chimiques et organiques savamment orchestrés et distillés par l’artiste. Or noir et or jaune, objets de toutes les convoitises terrestres, convoquent et provoquent des explosions, des éruptions volcaniques ou solaires, imaginent des univers dévastés, des apocalypses, des monstres de légendes, des mondes fantasmagoriques... Parfois, c’est l’or jaune qui vient pacifier les tourments de la matière noire, et des plaines ciselées ou des déserts craquelés s’étalent entre les jaillissements tumultueux. Parfois c’est l’or noir qui vient dessiner un vide profond et mystérieux dans les explosions de dorure… Et puis il y a ces bribes d’architecture, gratte-ciel évidés ou ossatures énigmatiques, demi-ruines ou constructions en devenir, qui s’immiscent insidieusement dans ce qui semble être un combat de territoires entre l’or et le noir. Leurs lignes apparaissent et disparaissent alternativement et tout aussi aléatoirement, se jouent de notre regard dans la superposition des noirs de la peinture et de l’encre sérigraphique. A la fois structurantes et déroutantes ces structures éclatées sont comme suspendues dans les espaces cosmiques provoqués par l’artiste et posent inévitablement la question de ce qui ce trame dans ces mondes célestes et sans gravitation…

Est-ce un rêve qui vient se matérialiser par l’entremise de la peinture ? Est-ce une vision allégorique d’un futur cauchemardesque ou d’une actualité bien réelle ? Est-ce une projection fantasmée d’un au-delà tourmenté ? Une chimère, une fiction, l’utopie d’un futur en construction dans un espace intergalactique ? Peut-être tout cela à la fois, produit par un sentiment d’incertitude et d’inévitables questionnements… Peut-être qu’il n’est question justement que d’interroger, de troubler, de faire naître les éventualités, de laisser planer l’ambigüité ou laisser faire l’imagination… 

D’ailleurs, Les réparateurs du cielqui s’activent dans ces bouleversements en suspension ne sont-ils pas les garants d’une vision pacificatrice ? Qu’ils soient en équilibre sur une échelle en lévitation ou cosmonautes en apesanteur, les silhouettes élancées et parfois fantomatiques de ces « réparateurs » sont ce qui nous rattache à notre monde visible et préhensible. Ils réparent, et même si on ne sait pas vraiment ce qu’ils sont venus réparer, ou ce qu’ils tentent de restaurer, cette simple possibilité de la « réparation » suffit à juguler les tensions du chaos. Les réparateurs du ciel sont les figures métaphoriques de l’espoir possible, du « tout n’est pas perdu » et de nos capacités à remédier. Pour autant, s’il est question de « réparer » il est forcément question de cassures ou de destructions, et là encore l’artiste nous entraine dans les méandres du doute, car il faut bien qu’il ce soit passé quelque chose pour que l’on ait recourt à ces « réparateurs du ciel », pour que l’or jaune et l’or noir, tels des monstres avides, semblent avoir avalé un monde bâtit pour n’en régurgiter que les os…

Hassan Darsi explore les fusions et les scissions de deux matières, la peinture noire et la poussière d’or ; il en visite les possibles et les contraintes, les évolutions et les trajets, jusqu’à faire naître des paysages, organiques ou célestes, jusqu’à l’apparition de monstres fantasmagoriques, ou encore jusqu’à l’explosion recherchée et attendue. Un processus qu’il avait déjà expérimenté avec la série des Exuvies[4],qui proposaient différents états de mues de serpents. Une mue omniprésente, préfigurée avec la série des Vagues dorées[5], où la sérigraphie dorée venait transformer les débordements tempétueux de l’océan. Une mue dont souffrent aussi les Fantômes[6], silhouettes ineffables aux contours incertains, qui cohabitent avec Les réparateurs du ciel. Une mue allégorique, préfiguration de changements, de métamorphoses, celles de notre société, de nous-mêmes, de notre monde construit et de ses mutations parfois maîtrisées… parfois pas, ou mal… L’exuvie, cette peau morte que le serpent abandonne quand elle devient trop exigüe, est l’or jaune et l’or noir, la tentation originelle, l’alchimie des matières qui composent ces paysages tourmentés. A la fois symbole d’une renaissance et d’une fin, elle marque la présence sournoise d’une Hydre de Lerne indomptable, qui absorbe et digère les fragiles constructions que Les réparateurs du cielsemblent vouloir raccommoder… en vain semble-t-il car n’est-ce pas une vue de l’esprit que de vouloir réparer le ciel ? Mais les actions les plus vaines ne sont-elles pas aussi les plus belles ? Car c’est bien d’un travail artistique dont il est question, et si l’on pourrait parfois penser que le travail de l’artiste est d’une utilité bien futile à notre monde, n’en est-il pas pour autant depuis la nuit des temps le profond et inextricable symbole de notre humanité ? 

Il y a deux ans, Hassan Darsi filmait un peintre en bâtiment, juché sur une frêle corniche à plus de dix mètres du sol. Un homme seul, astreint à repeindre la façade de l’édifice abandonné depuis longtemps qui fait face à l’atelier de l’artiste… Un équilibriste défiant les lois de la gravitation pour un ouvrage aussi fastidieux que vain. Zone d’incertitude[7], le titre de l’œuvre vidéo réalisée par l’artiste à partir de ces images, pourrait être le lien invisible qui se tisse dans les travaux et projets développés par Hassan Darsi. Une œuvre qui puise ses origines dans un monde bien réel et souvent proche, mais qui en détourne, en manipule, en subverti les mécanismes et les enjeux pour en faire apparaître les indicibles doutes et inévitables questionnements… Ces mêmes interrogations qui nous amènent à hésiter quand on regarde Les réparateurs du ciel, suspendus, comme le peintre de Zone d’incertitude, dans les méandres de l’or et du noir, de la lumière et l’obscurité…

Quand Hassan Darsi a initié cette nouvelle série, il avait en tête une phrase d’Isaac Newton : « les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts ». Ces mots de l’auteur de la loi universelle de la gravitation, résonnent bien étrangement dans les compositions chaotiques de l’artiste, ici il n’y a plus de murs, pas de pont non plus… à moins que ce soit justement des passerelles que bâtissent Les réparateurs du ciel? 

 

(Florence Renault, avril 2016)

 

[1]- Œuvre/installation Quelques lieux, 1999, adhésif doré, et techniques mixtes ; Musée des Beaux-Arts de Dole / Fonds Régional d’Art Contemporain de Franche-Comté.

[2]- Œuvre/installation Projet en dérive(2009, eau, poussière d’or, passerelle en métal, chambre à air et maquette en carton plume ; Villa des arts ; 2012, Bozar, Bruxelles ; 2016, Museo Riso, Palerme)

[3]- Série Dent de sagesse, 2009, résine de polyester et feuille d’or - Tank explosé, 2009,  tank (challenger 2, UK Basora 2003 - échelles1/32) feuille d’or, socle en bois et cloche en verre.

[4]- Exuvies, 2011, peinture noire et poussière d’or sur dibon.

[5]- Série Vagues dorées, 2009, photographies tirages numériques et sérigraphie dorée sur dibon.

[6]- Série Fantômes, 2015-2016, peinture noire et poussière d’or sur dibon.

[7]- Zone d’incertitude, 2014, vidéo et son, 20 minutes.