« L’artiste dans son milieu ou comment s’y soustraire »

 

Mardi 14 décembre 2004 - 19h - Villa des Arts - Casablanca.

 

Les premiers visiteurs arrivent pour assister au vernissage de l’exposition « Constellation », Hassan Darsi s’enferme dans sa salle d’exposition avec trois complices, Abdallah Karoun, Pauline Délis et le chat Victor.

Derrière la transparence du plexiglas qui empêche l’entrée dans la salle, une étendue de sable fin où s’est échoué un téléviseur doré (« New Babel »), deux hommes, une jeune fille, un chat. De l’autre côté, les visiteurs commencent à affluer, visitent les différentes salles des deux étages de la Villa des Arts, commentent les travaux des artistes, l’actualité culturelle du moment, échangent des mondanités... Devant cette salle fermée à leur pas, mais ouverte à leur regard, les plus curieux s’attardent, cherchent à saisir le moment, l’action, quelque chose va se passer, certainement... D’autres passent, regardent, ne voient rien, ou du moins rien qui leur semble valoir la peine de se contorsionner pour voir au-delà du champ de vision qui leur est offert : du sable, une télévision recouverte de dorure, posée maladroitement, comme rescapée d’un naufrage.

 

Les discours officiels s’amorcent.

 

Pendant ce temps, l’artiste et ses acolytes entament un « dîner sur le sable » dans l’espace contigu qui prolonge la grande salle où trône « New Babel ». Dans le reflet de la dorure, ils peuvent voir des silhouettes qui scrutent l’étendue de la pièce pour les apercevoir... dans le reflet de la dorure, ces mêmes silhouettes peuvent entrevoir les protagonistes de ce huis clos.

 

Que se passe-il entre ces quatre murs ?

 

Hassan Darsi se soustrait au regard du public et met en exergue tant la difficulté de l’artiste à montrer son travail, qu’à engager un réel échange -dans le contexte marocain. Il se soustrait du lieu d’exposition en s’y enfermant, dans une autre scène que celle qui se joue de l’autre côté de la paroi transparente. Une scène parallèle. Une scène banale de compagnons partageant un moment convivial sur un coin de plage, qui devient par son déplacement dans l’espace « consacré » de l’exposition une action particulière, à la fois dérangeante et « sacrée » par son processus d’enfermement, bien que composée des actes les plus anodins, manger, boire, parler...

S’extraire, se dérober à l’habituelle et rituelle célébration du vernissage, offrir au spectateur passif un espace de perplexité à l’échelle de la salle d’exposition dont il est exclu délibérément... C’est là justement que peut se produire le réel échange entre le visiteur venu assister à l’ouverture officielle de l’exposition et l’artiste « absent ». Un échange à la mesure de cette étendue déserte de sable, devenue énigmatique et précieuse, tant parce qu’elle occupe un lieu de prestige, que par son inaccessibilité. Un échange qui passe d’abord par le regard, et pas n’importe quel regard, celui re-transmis par la télévision dorée, reflet allégorique d’une vision réelle mais tronquée des autres et du monde. Un échange devenu omniprésent car tout semble le nier dans cet espace en apparence abandonné, savamment mis en scène par l’artiste.

 

« Rendre perceptible l’inaccessible », tel pourrait être le titre de cette action/performance, mais Hassan Darsi n’a pas cette prétention et ses préoccupations sont beaucoup plus proches de la réalité contextuelle de l’art et du monde que d’une image emblématique de l’artiste auréolée du mystère de la création.

Le lendemain, le visiteur, le nez écrasé contre la paroi de plexiglas, pourra entrevoir les reliquats qui subsistent de ce huis clos public : un tissu coloré, des verres, les croquettes du chat, quelques feuilles de papiers ou s’esquissent les traits de croquis improvisés...

 

(Florence Renault, 10 janvier 2015