Mahi Binebine - Hassan Darsi

 

« Indivision »

 

Indivision, c’est l’histoire d’un désir, celui de deux artistes dont les univers artistiques semblent suivre des voies parallèles sans être appelés à se rencontrer. Un désir qui prend sa source dans ce qui les rassemble humainement et dans ce qui les anime, mais aussi dans l’envie de se confronter à une nouvelle expérience et de questionner leurs pratiques respectives… Le désir de faire naître de leurs différences et de ce qui les réunit un troisième artiste, un artiste en « indivision », nourrit de leur vécu passé et présent, de leurs histoires, de leurs résonances et des empreintes poétiques récurrentes dans leur travail d’artiste. Et si « indivision » est un terme par trop juridique pour le titre d’une exposition, c’est bien dans son origine étymologique[1]qu’il prend tout son sens, « ce qui ne peut être divisé », car il s’agit bien dans ces œuvres communes d’un tout qui ne fait qu’un avec autre chose. Cette autre chose qui se glisse insidieusement dans chacun des travaux et qui exprime ce que les deux artistes s’entendent à nommer « ce qui nous échappe et qui nous dépasse, quelque chose de plus grand que nous »…

Si l’on puisait dans l’œuvre des deux artistes pour en extraire un inventaire de ce qui les rassemble, il y aurait tout d’abord cette propension à n’introduire la figuration humaine qu’à travers les contours de ses formes. On retrouverait cette matière noire, peinture industrielle au goudron, expérimentée par l’un comme par l’autre dans leurs travaux. Il y aurait aussi ces superpositions de matières et de formes, recouvrements savamment orchestrés pour faire apparaître, faire disparaître ou suggérer une autre dimension. Et dans leurs univers parallèles, on découvrirait qu’il existe bien des passerelles… Mais ce qui se passe dans l’espace de ces œuvres dépasse le champ des pratiques et de l’esthétique des deux artistes, au-delà des éléments récurrents que l’on peut y reconnaître, au-delà d’une simple juxtaposition ou d’un assemblage de techniques. Ce qui se joue dans le cadre de ces œuvres à quatre mains est bien l’exploration d’une « indivision » dans laquelle chacun des deux artistes s’identifie en même temps qu’il ne peut s’en extraire.

Il y a tout d’abord ces silhouettes d’êtres humains à peine esquissées… Ni hommes, ni femmes, comme sortis d’un seul et même moule, mannequins asexués, maquettes humaines prisonnières de l’espace du tableau, qui tentent d’en déborder le cadre, le frôlent, le repoussent et parfois s’y blottissent. Figées dans leurs attitudes, ces figures fantomatiques sont pourtant bien vivantes par ce qu’elles expriment et par ce qu’elles nous témoignent. Une douleur indicible, sournoise, les anime et si on ne distingue pas leur bouche on les imagine tordues par des cris silencieux de souffrance ou d’agonie. Pantins désarticulés qui s’entremêlent, se confondent, se superposent, s’hybrident aussi parfois, Siamois par leurs tourments, frères de torture et de pénitence, suppliciés de la vie projetés dans des enfers terrestres, clandestins de l’existence en perpétuelle errance… Et puis, il y a la couleur noire… L’anthracite mat du fond abyssal qui dessine les contours des corps et des scènes infernales qui s’y jouent, et la peinture noire épaisse, presque gluante qui se glisse et s’immisce à l’intérieur des chairs, les travaille, les sculpte, les redessine, au gré des revirements successifs qu’on lui impose. Un noir qui absorbe toutes les couleurs pour ne laisser jaillir que des bribes de corps, errant et se débattant dans la mer de goudron qui semble vouloir les engloutir. Et enfin, il y a l’or… Une poussière d’or qui vient éclabousser de lumière les corps et le noir qui les ronge, pour révéler une jambe, un pied, un profil, un dos courbé, qui échappent le temps de l’illumination à la noirceur de l'abîme. 

Entre les trois protagonistes des œuvres, l’humain, la couleur noire et l’or, se tisse alors une timide complicité dont on ne sait si elle tend à ramener l’espoir et la vie ou à en symboliser l’éclatement dans une explosion solaire. La poussière d’or, aussi éblouissante qu’évanescente laisse apparaître des craquelures, comme si une seconde peau tentait de se reconstituer… Ou alors est-ce le contraire ? Ces vides et ces pleins, quasiment organiques, dont on ne sait si c’est le noir ou l’or qui les provoquent, sont-ils des lésions irréparables et en évolution ? Et dans la dualité entre l’or et le noir se glissent alors d’autres contradictions. Dans l’alchimie des matières qui s’attirent et se repoussent, de fusions en scissions, il est aussi question d’un combat, contre la mort bien sur, mais aussi peut-être contre l’adversité. L’histoire que nous racontent ces figures humaines, contraintes et torturées, pourrait être celle d’une naissance ou d’une renaissance, à l’image d’un phénix qui renaît de ces cendres. Au-delà de leurs supplices, ces êtres anonymes restent solidaires. Ils se portent, ils se soutiennent, ils s’enlacent aussi parfois, dans des gestes empreints d’une grande tendresse et d’une douceur paradoxale aux vues de leurs souffrances. Unis dans le pire, ils font partie d’un tout, à la fois terrestre et cosmique, où l’espoir est toujours possible. Les lueurs de l’or sembleraient alors matérialiser les contours de forces vitales plus fortes que la noirceur des âmes, comme la poésie viendrait envelopper les violences de la condition humaine d’un voile d’espérance.

Deux artistes se rejoignent dans une « indivision » aux allures d’exutoire. Mais c’est aussi bien là qu’on attend les artistes, dans leur capacité à explorer et révéler les maux et les contradictions de notre monde terrestre, sans compromission. Deux univers qu’on aurait pu croire jusqu’alors parallèles, quatre mains, et certainement à bien y regarder une cinquième, qui n’appartiendrait ni à l’un ni à l’autre…

(Florence Renault, novembre 2018)

 

[1]- du latin « Indivisio »